Pardonner un autre croyant (Quentin Bernard)

Comment pardonner un autre croyant ? Comment pardonner tout court ? Ce n’est pas toujours facile, surtout si la personne qui nous a fait du mal ne reconnaît pas l’offense qu’elle a commise. Pourtant, bien que ce soit difficile, ce n’est pas une option pour un chrétien de pardonner, c’est un devoir. J’ai moi-même dû pardonner une grave offense dans les dernières années. Le processus a été long, mais ô combien libérateur. Voici un petit résumé de ma réflexion biblique à ce sujet.

La grâce pour tous !

Rappelez-vous la parabole que Jésus a racontée en Matthieu 20 : 1-16. C’est la parabole des ouvriers de la 11ème heure. Celle-ci raconte l’histoire de plusieurs ouvriers travaillant dans la vigne d’un maître. Ces ouvriers arrivent sur la vigne à des heures différentes de la journée, et finissent la journée de travail tous en même temps. Par conséquent, certains ouvriers ont travaillé davantage d’heures que d’autres. Mais le maître leur donne le même salaire à tous. La jalousie pousse les ouvriers ayant travaillé plus longtemps à se plaindre auprès du maître d’avoir un salaire équivalent à ceux ayant travaillé moins longtemps. Le maître leur répond cependant que le salaire avait été convenu avec eux au début de la journée, que ceux-ci l’avaient trouvé convenable, et qu’il est entièrement libre de faire preuve de bonté en donnant le même salaire à tous malgré un temps de travail différent.

Ceci illustre que dans le royaume de Dieu, toutes choses reçues sont une grâce. Ainsi, que Dieu nous accorde le salut en Jésus-Christ est une grâce peu importe le nombre et la gravité des péchés que nous avons commis dans notre vie. Devant Dieu, tout le monde mérite la perdition éternelle. « Tribulation et angoisse sur toute âme d’homme qui fait le mal » (Rom. 2 : 9) nous dit Paul dans le début de la lettre aux Romains. À ce point-ci, il serait facile pour moi de me dire que cette condamnation s’applique à quelqu’un qui m’aurait fait beaucoup de mal, tout en ressentant pour moi une sorte d’immunité parce que je ne me considère pas aussi mauvais. Mais Paul ajoute ensuite :

« Quoi donc ! sommes-nous plus excellents ? Nullement. Car nous avons déjà prouvé que tous, Juifs et Grecs, sont sous l’empire du péché, selon qu’il est écrit : Il n’y a point de juste, pas même un seul ; nul n’est intelligent, nul ne cherche Dieu ; tous sont égarés, tous sont pervertis ; il n’en est aucun qui fasse le bien, pas même un seul ; leur gosier est un sépulcre ouvert ; ils se servent de leur langue pour tromper ; ils ont sous leurs lèvres un venin d’aspic ; leur bouche est pleine de malédiction et d’amertume ; ils ont les pieds légers pour répandre le sang ; la destruction et le malheur sont sur leur route ; ils ne connaissent pas le chemin de la paix ; la crainte de Dieu n’est pas devant leurs yeux. » (Rom. 3 : 9-19)

Tous ceux qui reçoivent le don de la vie éternelle en Jésus-Christ sont sous la grâce. La Bible dit :

« justice de Dieu par la foi en Jésus-Christ pour tous ceux qui croient. Il n’y a point de distinction. » (Rom. 3 : 21-22)

Cela implique pour moi que je dois accepter qu’une personne ayant commis le pire des péchés contre moi puisse être un chrétien, sous la grâce de Dieu, et (ma chair voudrait ici dire « malheureusement ») qu’il soit mon frère. Il est faux pour moi de penser que l’autre ne peut pas réellement être sous la grâce parce qu’il est « moins bon » que moi. Deux raisons sous-tendent cette déclaration :

  1. La grâce par définition n’est pas accordée en fonction du mérite, car elle ne peut être méritée par qui que ce soit. « Car c’est par la grâce que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi. Et cela ne vient pas de vous, c’est le don de Dieu. Ce n’est point par les œuvres, afin que personne ne se glorifie. » (Éph. 2 : 8-9)
  2. Ma dépravation est aussi étendue que la sienne et le simple fait que le péché ne soit pas pleinement (ou davantage) manifesté en moi est aussi une grâce en soi, car j’ai absolument le même potentiel de péché que le plus méchant des êtres humains ayant vécu sur terre.

Ainsi, si la grâce de Dieu est ici un scandale pour moi parce qu’elle peut être appliquée à un croyant ayant commis un très grave péché contre moi, cela met en lumière que j’ai jusqu’ici exagéré la différence entre lui et moi. Devrais-je même dire « la différence » ? Car il n’y a en fait aucune différence. Je suis un misérable pécheur et je demeure sous la grâce de Dieu au même titre que lui. J’admets que cette possibilité me fâche à prime abord.

Le coupable est libéré

Je constate aujourd’hui que le regard que j’ai porté sur de nombreuses situations jusqu’à maintenant était celui du monde. Mais Paul nous dit que « nous n’avons pas reçu l’esprit du monde, mais l’Esprit qui vient de Dieu, afin que nous connaissions les choses que Dieu nous a données par sa grâce. » (1 Cor. 2 : 12) Un changement de perspective s’impose donc. Il faut désormais que la croix et la grâce de Dieu dans les situations où l’on me fait du mal ne soient plus pour moi une source de frustration, mais un moteur de réconciliation et de libération, « car la prédication de la croix est une folie pour ceux qui périssent ; mais pour nous qui sommes sauvés elle est une puissance de Dieu. » (1 Cor. 1 : 18) La grâce de Dieu envers moi, et envers mon frère dans la foi, me permet de lui faire grâce et de le pardonner.

Gloire à Dieu ! Le pardon ainsi accordé libère le coupable, mais je constate aujourd’hui que le coupable ici libéré, c’est moi-même. Ayant si longtemps gardé de l’amertume et de la rancune, je m’étais, en quelque sorte, emprisonné moi-même.

Dans la pratique

Un tel changement de perspective devrait nécessairement avoir des implications pratiques. En effet, ayant approfondi ma compréhension du pardon à appliquer dans les situations de ma vie où un croyant me fait du mal, je suis plus à même de maîtriser la colère qui surgit en moi et qui voudrait m’inciter à rendre le mal pour le mal. « Car la colère de l’homme n’accomplit pas la justice de Dieu. » (Jacques 1 : 20)

« Ne rendez à personne le mal pour le mal. Recherchez ce qui est bien devant tous les hommes. S’il est possible, autant que cela dépend de vous, soyez en paix avec tous les hommes. Ne vous vengez point vous-mêmes, bien-aimés, mais laissez agir la colère ; car il est écrit : À moi la vengeance, à moi la rétribution, dit le Seigneur. Mais si ton ennemi a faim, donne-lui à manger ; s’il a soif, donne-lui à boire ; car en agissant ainsi, tu amasseras des charbons ardents sur sa tête. Ne te laisse pas vaincre par le mal, mais surmonte le mal par le bien. » (Rom. 12 : 17-21)

Comprendre davantage le pardon me rend capable de lire un tel passage avec l’espoir de pouvoir l’appliquer dans diverses situations de ma vie à l’égard de ceux qui me font du mal. Paul lui-même était un tueur de chrétiens avant de devenir l’apôtre le plus utilisé par Dieu. Comment pensez-vous que la famille d’Étienne, lapidée avec l’approbation de l’apôtre Paul (avant sa conversion) a pu accepter plus tard que ce même Paul soit un pasteur pour eux ? Une telle grâce est scandaleuse pour le monde dans lequel nous vivons, mais « la sagesse de ce monde est une folie devant Dieu. » (1 Cor. 3 : 19) Il m’incombe de faire confiance à Dieu pour que justice soit faite.

Je n’ai pas suffisamment de temps pour développer ici sur les implications de l’eschatologie et de la souveraineté de Dieu pour soulager le désir de justice immédiate dans le cœur d’un croyant qui a souffert du péché de quelqu’un d’autre, mais il convient de rappeler combien ces doctrines sont précieuses pour le croyant qui souffre de l’offense des autres. Je n’ai plus besoin de désirer appliquer la justice moi-même, Dieu s’en charge par le jugement final et par le châtiment imputé à son Fils Jésus-Christ à la croix. Je peux également avoir confiance que Dieu est en parfait contrôle et qu’il a permis cela pour de bonnes raisons, car « toutes choses concourent au bien de ceux qui aiment Dieu, de ceux qui sont appelés selon son dessein ». (Rom. 8 : 28)

Que Dieu nous accorde la grâce de trouver la légèreté de l’âme et la liberté de l’esprit face à ceux qui nous offensent. Que Christ revienne bientôt nous soulager du péché qui nous détruit tous.